L’ermitage disparu du sommet de la Rhune : histoire, fonctions et mémoire d’un sanctuaire oublié
La Rhune - Larrun, sommet emblématique du Pays basque, attire aujourd’hui des milliers de visiteurs chaque année. Mais longtemps avant le petit train, les antennes de télévision et les Ventas la montagne accueillait un ermitage et une chapelle qui furent pendant plusieurs siècles un haut lieu spirituel et communautaire. Aujourd’hui totalement disparu, ce sanctuaire n’en demeure pas moins un fragment précieux de la mémoire collective basque.
La Rhune depuis le quartier d'Amotz de Saint-Pée-sur-Nivelle
Aux origines : un ermitage attesté dès le XVIᵉ siècle
Les premières traces d’un lieu de culte au sommet de la Rhune apparaissent dans la deuxième moitié du XVIᵉ siècle. En 1575, Blaise de Monluc mentionne une chapelle au sommet dans une de ses lettres.
En 1578, le testament de l’évêque de Bayonne, Jean VI de Sossiondo, décrit un ermitage composé d’une chapelle et d’une petite habitation, confié à un chapelain.
L’idée d’un religieux vivant à l’écart du monde sur les hauteurs n’a rien d’exceptionnel à l’époque : les montagnes pyrénéennes abritent de nombreux ermitages chargés de symbolique et de pratiques spirituelles.
Le sanctuaire de la Très Sainte Trinité : un lieu de pèlerinage majeur
À l’origine dédiée au Saint-Esprit, la chapelle connaît un agrandissement au XVIIᵉ siècle. En 1680, elle reçoit officiellement le titre de :
« Basilique de la Très Sainte Trinité de la montagne de la Rhune »
Sa gestion est alors partagée entre Ascain, Sare, Urrugne et Bera (Espagne). Chacune de ces communes nomme à tour de rôle un chapelain pour quatre ans.
Ce fonctionnement transfrontalier fait du sommet un espace de communion entre les Basques du nord et du sud, bien avant que la frontière n’ait la rigidité qu’on lui connaît aujourd’hui.
Pendant plus de deux siècles, un grand pèlerinage annuel attire des foules venant des deux versants de la montagne. Processions, prières, rencontres : la Rhune devient un haut lieu religieux, social et culturel.
À quoi servait réellement l’ermitage ?
L’ermitage du sommet de la Rhune ne se limitait pas à une simple cellule pour un religieux isolé. Il remplissait plusieurs fonctions essentielles.
1. Un lieu de retraite et de prière pour un ermite
Le religieux installé sur la montagne vivait dans une petite maison attenante à la chapelle.
Il menait une vie d’ascèse, de solitude et de prière, mais assurait également :
-
l’entretien des lieux,
-
l’accueil des pèlerins,
-
la tenue des offices.
2. Un sanctuaire ouvert aux fidèles
On y célébrait :
-
messes,
-
prières collectives,
-
bénédictions particulières,
-
rites de pénitence,
-
et surtout un grand pèlerinage transfrontalier.
Le sanctuaire était un point de rencontre spirituel pour toute la région.
3. Un repère spirituel dans un espace sauvage
À une époque où la Rhune n’était peuplée que de bergers, voyageurs et contrebandiers, la chapelle servait de :
-
repère visuel,
-
secteur protecteur,
-
lieu de ressourcement dans la montagne.
Elle marquait la présence du sacré dans un territoire isolé.
4. Un espace lié au pastoralisme
La chapelle était aussi le théâtre de pratiques agricoles :
-
bénédictions de troupeaux avant l’estive,
-
prières pour la météo,
-
rites communautaires marquant les cycles saisonniers.
Elle faisait le lien entre la vie rurale et la spiritualité montagnarde.
5. Un symbole d’unité basque
Le fait que quatre villages — dont un espagnol — gèrent ensemble l’ermitage en faisait un emblème naturel de l’unité basque.
On venait y célébrer autant la foi que l’identité partagée.
Le sommet de La Rhune - Larrun
Des destructions successives : Révolution et guerres
L’ermitage subit de lourds dégâts à plusieurs reprises.
1793 : la Révolution française
Dans le contexte antireligieux de l’époque, la chapelle est partiellement détruite sur ordre du Comité de salut public.
1813 : les combats napoléoniens
La Rhune devient un point stratégique lors des affrontements entre Wellington et les troupes françaises. Les ruines sont encore davantage endommagées.
Le sommet de La Rhune - Larrun
La fin du sanctuaire et la disparition totale
Malgré les destructions, les pèlerinages se poursuivent jusqu’à la fin du XIXᵉ siècle. Le dernier grand pèlerinage a lieu le 22 septembre 1897.
Par la suite, seuls quelques habitants continuent de monter prier dans les ruines.
Au XXᵉ siècle, l’essor touristique et la transformation du sommet entraînent la disparition totale des vestiges. Les fêtes profanes organisées sur la Rhune sont interdites en 1944 par les autorités allemandes et ne reprendront pas.
Aujourd’hui, rien ne rappelle l’existence du sanctuaire, sinon quelques lignes dans les archives et la mémoire collective.
Bibliographie succincte
-
Philippe Veyrin & P. Garmendia, « Les chapelles de Sare autrefois », Bulletin du Musée Basque, n°12, 1936.
-
Articles « Ascain » et « Sare », sections Histoire et Patrimoine religieux.
-
Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques (AD64) : fonds anciens (testaments, visites pastorales, documents paroissiaux).
-
Traditions orales et travaux ethnographiques consacrés au Pays basque et à ses pèlerinages.
Reconstitution de la chapelle au sommet de la Rhune sur une carte postale des années 1920.
Ajouter un commentaire
Commentaires