Les dolmens du Pays Basque

Dolmens au Pays Basque : origines, rites, fouilles et mythes

Il suffit de s’aventurer sur les crêtes, dans les forêts ou au fond des vallons du Pays Basque pour apercevoir, parfois au détour d’un sentier, ces assemblages de pierres qui semblent défier le temps. Solitaires au milieu des pâturages ou alignés le long des anciens chemins pastoraux, les dolmens — appelés trikuharri en basque — veillent sur le paysage depuis des millénaires. Témoins silencieux des premières communautés humaines installées sur ces terres, ils fascinent autant qu’ils interrogent : qui les a érigés ? À quelles croyances répondaient-ils ? Et que nous apprennent aujourd’hui les fouilles archéologiques menées sur ces monuments ?

Le dolmen de Gasteynia à Mendive en Basse Navarre

Un héritage venu d’ailleurs, adopté et transformé sur les terres basques

Contrairement à l’idée que l’on s’en fait parfois, les trikuharri ne sont pas nés au Pays Basque. Leur origine remonte au Proche-Orient, berceau des premières sociétés agricoles, il y a environ 9 000 ans. Avec la sédentarisation et l’apparition de cultes dédiés aux ancêtres, naît le principe de la sépulture collective monumentale, destinée à accueillir plusieurs défunts et à conserver la mémoire d’un groupe.

Au fil des millénaires, ce modèle funéraire migre vers l’Occident, suivant l’expansion des sociétés néolithiques. Des rives du Moyen-Orient, il gagne peu à peu la Méditerranée, l’Atlantique, puis franchit les Pyrénées. Vers 5 000 av. J.-C., les premiers dolmens apparaissent au Pays Basque. Rapidement adoptés, ils s’intègrent aux traditions locales jusqu’à devenir l’un des piliers de la culture funéraire basque pendant plus de deux mille ans.

Des tombes collectives ancrées dans le paysage

Un trikuharri est avant tout une tombe collective : il ne célèbre pas un individu, mais un clan ou une communauté. Composé de grandes dalles dressées formant une chambre d’inhumation recouverte d’un tumulus de pierres ou de terre, il accueillait successivement les morts, souvent accompagnés d’objets symboliques liés au passage vers l’au-delà.

Le choix du lieu où ériger ces monuments n’est jamais anodin. Au Pays Basque, ils occupent fréquemment des hauteurs ou des replats situés entre 300 et 600 mètres d’altitude, parfois davantage. Pareils à des vigies de pierre, ils dominent les vallées, marquant une frontière entre le monde des vivants et celui des morts.
L’orientation est tout aussi éloquente : nombre de dolmens ouvrent vers l’est ou le sud-est, direction du lever du soleil. Ce choix symbolique évoque le cycle de la mort et de la renaissance, la lumière guidant l’âme vers un nouveau passage.

Le Dolmen de Sorginetxe à Arrizala

Les coffres dolméniques : une évolution plus modeste du mégalithisme

À côté des grands dolmens, le Pays Basque conserve également de nombreux coffres dolméniques, structures plus petites et plus sobres, apparues surtout entre la fin du Néolithique et le début de l’âge du Bronze. Ces monuments se présentent comme de petites chambres funéraires formant un caisson de pierre, parfois recouvert d’une dalle unique ou d’un léger tumulus.

Moins imposants et souvent plus isolés, ils semblent liés à des groupes plus mobiles — sans doute des communautés pastorales pratiquant la transhumance. Certains archéologues y voient une évolution, voire une adaptation locale du dolmen monumental vers une forme plus intime, parfois familiale.

Reconstitution du coffre dolménique d’Altsaan, au pied de la Rhune, sur la commune de Sare.

Que nous apprennent les fouilles archéologiques ?

Longtemps, les dolmens du Pays Basque ont été mystérieux faute de fouilles approfondies. Beaucoup furent explorés dès le XIXe siècle, mais avec des méthodes invasives et peu documentées. Cependant, depuis plusieurs décennies, des recherches plus rigoureuses ont permis de mieux comprendre ces monuments.

Les dolmens d’Ithé (Aussurucq)

Fouillés entre 1977 et 1987, ils ont révélé du mobilier (pointes de flèches, perles, fragments de céramique) et des ossements humains très fragmentés. Des analyses récentes ont permis de dater l’un des dolmens aux alentours de 3800–3650 av. J.-C., confirmant l’ancienneté du mégalithisme basque.

Le dolmen d’Artxuita (Irouléguy)

Des fouilles récentes, menées en 2024, ont mis en lumière une architecture plus complexe qu’attendu et ont relancé l’intérêt pour ces monuments. Ce site fait aujourd’hui l’objet d’un projet de valorisation, preuve que la recherche sur les dolmens basques est en plein renouveau.

Le dolmen de Gasteenia (Mendive)

Des sondages ont permis de mieux comprendre la structure du monument grâce aux techniques modernes (dont la photogrammétrie). Si le mobilier reste rare, l’analyse du tumulus montre un travail considérable, loin de l’image de simples pierres posées au hasard.

Malgré ces avancées, certains chercheurs soulignent que le mobilier funéraire reste très pauvre au Pays Basque, rendant parfois difficile l’interprétation des rituels. Cela peut être lié au pillage ancien, à la réutilisation des sites, ou à des pratiques locales privilégiant le symbolique plutôt que l’offrande matérielle.

Le dolmen d'Ithé 1 dans la forêt des Arbailles - Aussurucq

Du lieu sacré au récit fantastique : le regard de la mythologie

Avec le temps et la christianisation, l’origine de ces monuments se perd. Trop anciens pour être compris, les dolmens nourrissent croyances et légendes. Dans la mythologie basque, ils deviennent les demeures des Jentilak, géants païens auxquels on attribue la construction des mégalithes. D’autres récits évoquent des esprits protecteurs ou menaçants. Ainsi, la pierre devient porteuse de récit, et les trikuharri acquièrent une seconde vie : légendaire.

Un patrimoine qui relie passé, mémoire et imaginaire

Dolmens et coffres dolméniques façonnent encore aujourd’hui l’âme du paysage basque. Lieux de mémoire, témoins de rites anciens, objets d’étude scientifique et sources de mythes, ils incarnent à la fois l’histoire, la spiritualité et l’imaginaire d’un peuple.
Entre fouilles modernes, traditions locales et mystères non résolus, ils continuent de nourrir la curiosité… et les histoires.

Dans la mythologie basque, les dolmens sont considérés comme les demeures des Jentilak.

Bibliographie

  • La mythologie basque, José Miguel de Barandiaran, Éditions Elkar.
    Ouvrage fondamental sur les croyances anciennes, les symboles solaires et la continuité préchrétienne au Pays basque.

  • Les Basques, Julio Caro Baroja, Fayard.
    Référence majeure pour comprendre les structures sociales, symboliques et culturelles basques sur le temps long.

  • Les stèles discoïdales du Pays basque, Louis Colas, Société des Sciences, Lettres et Arts de Bayonne.
    Étude de référence sur l’origine, les formes et la symbolique des stèles discoïdales.

  • Le mégalithisme dans les Pyrénées occidentales, Jean-Claude Merlet, CNRS.
    Analyse archéologique des dolmens, tumulus et cromlechs des versants basques.

  • Rapports de fouilles archéologiques, Pablo Marticorena.
    Documents scientifiques issus des opérations de terrain (dolmens, structures funéraires et habitats anciens), conservés dans les archives archéologiques régionales.

  • Préhistoire et mégalithes du Pays basque, Jacques Blot, Éditions Elkar.
    Travaux majeurs sur le mégalithisme basque, les dolmens et leur implantation dans le paysage.

  • Symbolisme du soleil dans les traditions européennes, Mircea Eliade, Gallimard.
    Ouvrage de portée comparative permettant de replacer l’orientation solaire basque dans un cadre symbolique plus large.

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