Usages magiques, guérisseurs et rites traditionnels du Pays basque : un héritage ancien et vivant
Le Pays basque possède l’un des patrimoines mythologiques et rituels les plus anciens d’Europe. Bien avant l’arrivée du christianisme, les Basques pratiquaient des formes de magie populaire, des rites de guérison et de protection, transmis en secret dans les familles ou par certains praticiens spécialisés. Entre traditions rurales, croyances pré-chrétiennes et survivances de pratiques chamaniques, cet héritage continue de marquer l’imaginaire et les paysages du territoire.
Dans cet article, nous explorons les guérisseurs traditionnels, les usages magiques, les rites protecteurs, ainsi que les rites liés à la nature encore vivants aujourd’hui.
1. Les guérisseurs basques : savoirs ancestraux et pratiques populaires
Les sasimedikuak et salutariyua : les guérisseurs du peuple
Avant que la médecine moderne ne s’impose, chaque village comptait un ou plusieurs sasimedikuak, des guérisseurs spécialisés dans les maux du quotidien : entorses, fractures, brûlures, rhumatismes, fièvres, douleurs mystérieuses.
Le terme plus ancien de salutariyua renvoie à une figure proche du chaman rural : un homme ou une femme possédant des connaissances sur :
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les plantes médicinales,
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les gestes thérapeutiques (bandages, manipulations articulaires),
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les prières ou incantations protectrices,
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et parfois des rituels liés à la magie populaire.
Ces guérisseurs étaient consultés avant le médecin, surtout pour les problèmes d’os ou de peau.
La transmission des savoirs
La médecine populaire basque se transmet généralement :
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dans les familles,
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par des carnets manuscrits,
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par l’observation directe auprès d’un ancien,
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ou, parfois, par des “appels” considérés comme d’origine spirituelle.
Beaucoup de guérisseurs affirment avoir reçu leur don à la suite :
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d’un rêve,
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d’un événement traumatique,
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ou d’une rencontre avec un animal ou un esprit protecteur.
Avant que la médecine moderne ne s’impose, chaque village comptait un ou plusieurs sasimedikuak
2. Les plantes sacrées et médicinales : le pouvoir des montagnes basques
L’herboristerie occupe une place fondamentale dans la culture basque. Plus de 180 plantes médicinales sont répertoriées dans les traditions populaires.
Parmi les plus symboliques :
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le chêne : arbre sacré, protecteur, utilisé pour fortifier les malades ;
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le houx : placé sur les portes contre les entités maléfiques ;
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l’absinthe : contre les fièvres et les esprits ;
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le romarin : purificateur, brûlé dans les maisons ;
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la fougère : associée à la protection durant la Saint-Jean ;
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l’ail sauvage : remède digestif et amulette anti-mauvais œil.
Dans beaucoup de foyers anciens, un “baul à plantes” — grand coffre en bois — servait de pharmacie familiale.
3. La magie populaire basque : une force invisible appelée Adur
Le concept de Adur est central.
Il s’agit d’une énergie invisible, une force qui circule entre les êtres, les objets et les intentions.
Le mauvais œil : Begizko
Si Adur peut protéger, il peut aussi blesser : c’est le principe du mauvais œil, ou Begizko.
On pense qu’un regard envieux ou malveillant peut provoquer :
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maladies soudaines,
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malchance,
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pertes d’animaux,
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flétrissement des plantes.
Pour s’en protéger, les Basques utilisent depuis des siècles des kutun, des amulettes composées de :
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petites plantes séchées,
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morceaux de tissu,
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coquillages,
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dents d’animaux,
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ou symboles géométriques.
Ces talismans sont encore vendus aujourd’hui lors de certaines fêtes rurales.
4. Rites de guérison : l’exemple d'Harpeko Saindua
L’un des rites basques les plus singuliers se trouve en Basse-Navarre sur la commune de Bidarray, une grotte sacrée.
On s’y rend pour soigner :
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affections de la peau,
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douleurs chroniques,
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maladies mystérieuses.
Le rituel est immuable :
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Boire l’eau des trois sources.
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Imbiber un tissu blanc.
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L’appliquer sur la partie malade.
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Suspendre le tissu à un buisson à l’entrée de la grotte.
Lorsque le tissu se dégrade, la maladie est censée disparaître.
Ce rite, d’origine préchrétienne, est l’exemple parfait de la fusion entre nature, sacré et guérison dans la culture basque.
L’un des rites basques les plus singuliers se trouve en Basse-Navarre, une grotte. On s’y rend pour soigner
5. Symboles protecteurs : Eguzkilore, la « fleur du soleil »
La Carlina acaulis, surnommée Eguzkilore, est l’un des symboles les plus emblématiques du Pays basque.
Placée au-dessus des portes, cette fleur séchée sert à :
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éloigner les esprits nocturnes,
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repousser les lamiak (créatures nocturnes),
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protéger la maison contre le mauvais œil.
La légende raconte que les esprits doivent compter ses pétales avant d’entrer… mais comme ils ne savent pas compter, ils restent bloqués dehors.
Encore aujourd’hui, beaucoup de maisons au Pays basque arborent cette fleur à leur entrée.
Eguzkilore, la « fleur du soleil »
6. Sorcières et rites nocturnes : les Sorginak et les Akelarre
La sorcellerie basque n’a rien de caricatural.
Les sorginak (sorcières) sont historiquement :
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des sages-femmes,
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des guérisseuses,
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des femmes connaissant les plantes et les rites.
Elles se réunissaient autrefois lors des akelarre, des assemblées nocturnes sur les landes, où se mêlaient :
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chants,
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danses,
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invocations,
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usage d’herbes psychotropes.
Le plus célèbre lieu de sabbat est Zugarramurdi, dont les grottes sont aujourd’hui un site culturel majeur.
Les Sorginak et les Akelarre
7. Une tradition qui survit dans la vie quotidienne
Si ces pratiques ont évolué, elles n’ont jamais totalement disparu.
Aujourd’hui encore, on peut trouver :
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des fleurs d’Eguzkilore sur les maisons,
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des guérisseurs spécialisés dans les os ou les énergies,
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des fêtes de la Saint-Jean mêlant rituels de purification et sauts au-dessus du feu,
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des groupes d’étude sur la mythologie basque,
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des pratiques familiales de protection.
La magie populaire basque n’est pas une superstition folklorique : c’est un patrimoine vivant, profondément enraciné dans la relation à la terre, à la nature et aux ancêtres.
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