La mystérieuse base américaine du Gorramendi

La mystérieuse base américaine du Gorramendi 

Au cœur des crêtes du Gorramendi et du Gorramakil, en Navarre, non loin du col d’Otxondo, les randonneurs découvrent aujourd’hui un panorama spectaculaire… accompagné d’un héritage inattendu : les vestiges d’une ancienne base militaire américaine, longtemps tenue secrète.

La base 877th Squadron Warning Control W-6 du Gorramendi

Pourquoi une base américaine ici ?

Au début des années 1950, en pleine Guerre froide, les États-Unis cherchent à renforcer leur réseau d’alerte précoce face à l’URSS. Trois réseaux européens de communications troposphériques (troposcatter) sont alors installés pour transmettre, par micro-ondes et messages cryptés, des informations stratégiques en cas d’attaque soviétique.

Bien que diplomatiquement isolée, l’Espagne franquiste devient un allié discret. Les accords du Pacte de Madrid de 1953 ouvrent la voie à l’installation de bases américaines sur son territoire en échange d’une aide économique et militaire.

L’Espagne fut intégrée à ce dispositif grâce au 1989th Communications Squadron, dont le quartier général se trouvait à Torrejón de Ardoz, près de Madrid.

À partir de 1963, onze stations furent mises en service sur le territoire espagnol. L’une d’elles était implantée à Elizondo, sur le massif du Gorramendi, au cœur des montagnes navarraises.

Ce massif est choisi pour sa position idéale : altitude, isolement, visibilité et proximité stratégique entre Atlantique et Méditerranée.

La base 877th Squadron Warning Control W-6 du Gorramendi

Une mini-ville américaine au sommet du Pays Basque

La construction démarre à partir de 1954. La base, connue sous le nom officiel de 877th Squadron Warning Control W-6, occupe près de 60 hectares sur trois zones : Itzulegi (720 m), Gorramendi (1 071 m) et Gorramakil (1 086 m).

Une piste militaire de 11 km permettait de rejoindre la base depuis Otxondo.
Sur place, un véritable village autonome avait été bâti :

  • logements adaptés aux vents qui pouvaient atteindre 280 km/h,

  • restaurant, cafétéria chauffée à… 28°C même en hiver (au point que l’on ouvrait les fenêtres !),

  • bibliothèque, librairie, église,

  • cinéma ouvert 24h/24,

  • monnaie américaine en circulation : le dollar.

L’exploitation était dite “conjointe” avec l’Espagne, mais dans les faits, les Espagnols assuraient surtout la sécurité tandis que l’US Air Force gérait le cœur des opérations.

La base 877th Squadron Warning Control W-6 du Gorramendi

Une pièce du grand puzzle de la surveillance mondiale

La base s’intègre au réseau de communications 486L, reliant entre autres :

  • Ringstead (Royaume-Uni),

  • Humosa (Madrid),

  • et via l’OTAN, jusqu’à la Méditerranée.

Elle servait de point d’entrée des données vers le réseau méditerranéen, devenant en 1964 l’une des plus longues lignes de communications hertziennes au monde.

Le radar était opéré par le 877th Squadron Warning Control W-6 et les communications par micro-ondes par le Detachment 5 du 1989th Communications Squadron.

La base 877th Squadron Warning Control W-6 du Gorramendi

Entre secret militaire et mythes locaux

La présence américaine, insolite pour l’époque, attise rapidement la curiosité et nourrit les légendes :

“Le radar du Gorramendi voyait jusqu’en Russie !”

On parlait aussi de tunnels secrets, de salles souterraines ou de rencontres confidentielles.
Si l’imaginaire dépassait largement la réalité, le mystère a durablement marqué la mémoire des habitants.

La base 877th Squadron Warning Control W-6 du Gorramendi

Déclin et abandon

Avec l’arrivée des satellites — notamment Echo I et II en 1960 — et de nouvelles technologies, ce type d’installations devient rapidement obsolète.

  • fin des années 1960 : la station radar ferme,

  • 1973 : fermeture de la station de Ringstead et de la liaison Gorramendi–Elizondo,

  • 1974 : la station troposphérique du Gorramendi cesse son activité et est démolie par l’entreprise Ochaita (Madrid).

Du jour au lendemain, les convois, soldats et hélicoptères disparaissent. Le sommet retrouve son silence.

Que reste-t-il aujourd’hui ?

Sur les hauteurs, la nature a repris ses droits, mais les traces sont encore visibles :

  • dalles de béton,

  • socles d’antennes,

  • pistes militaires,

  • réservoirs et zones techniques abandonnées.

L’ambiance des lieux reste saisissante : un mélange d’histoire militaire, de solitude et de mystère.

Une histoire à préserver

La base du Gorramendi rappelle que le Pays Basque n’a pas seulement été marqué par les guerres carlistes ou la Seconde Guerre mondiale — il fut aussi un territoire discret de la Guerre froide.

Aujourd’hui, ces vestiges forment un patrimoine unique, à la croisée de l’histoire internationale, de la mémoire locale et de l’imaginaire collectif.

Il serait temps de documenter, raconter et valoriser cette page méconnue du XXᵉ siècle.

La route de l'ancienne base et le massif du Gorramendi - Gorramakil en 2025

Bibliographie succincte – Base du Gorramendi & réseaux de la Guerre froide

  • United States Air Force, Historical Studies on Cold War Communications Networks, USAF Historical Division.
    → Contexte général sur les réseaux de communication et d’alerte américains en Europe.

  • NATO, NATO Integrated Communications Systems during the Cold War.
    → Fonctionnement des réseaux hertziens et troposphériques de l’OTAN.

  • The Cold War and the Defense of Europe, Lawrence S. Kaplan, Routledge.
    → Ouvrage de référence sur la stratégie militaire américaine et atlantique en Europe.

  • Ministerio de Defensa, Archivos históricos del Ejército del Aire.
    → Données sur la coopération militaire hispano-américaine et les bases en Espagne.

  • Archivo General Militar de Ávila.
    → Sources primaires sur les installations militaires et les accords de défense.

  • Gobierno de Navarra, Patrimonio histórico-militar contemporáneo.
    → Approche patrimoniale et territoriale des vestiges militaires en Navarre.

  • Témoignages oraux et mémoire locale recueillis dans la vallée du Baztan (Elizondo, Amaiur).
    → Récits non publiés, traditions orales, presse locale.

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