Le détournement de l’Adour

Le détournement de l’Adour : quand un fleuve façonna l’histoire du Pays basque et des Landes

Pendant des siècles, l’Adour n’a cessé de remodeler le littoral et la vie des populations qui y vivaient. Son détournement au XVIᵉ siècle, l’un des plus spectaculaires travaux hydrauliques de l’histoire française, a bouleversé l’économie régionale, redessiné la géographie, et laissé des traces encore bien visibles aujourd’hui.

Cet article revient sur cette incroyable aventure mêlant politique, ingénierie, enjeux économiques… et la puissance incontrôlable de la nature.

L'embouchure de l'Adour entre Anglet et Tarnos

Avant le détournement : un fleuve capricieux

Jusqu’au Moyen Âge, l’Adour se jetait dans l’océan à Capbreton, via le fameux gouf (canyon sous-marin unique en Europe).
Cette embouchure naturelle faisait de Capbreton un port important, mais elle n’était pas stable : le littoral landais, constitué de dunes mobiles, s’ensablait régulièrement, déplaçant les cours d’eau.

Entre le XIIIᵉ et le XVIᵉ siècle :

  • l’embouchure dérive progressivement vers le nord,

  • des bras secondaires apparaissent puis s’obstruent,

  • Bayonne voit son accès à la mer se compliquer, au risque d’asphyxier son commerce.

Pour une ville qui vivait du port et des échanges, c’était une menace mortelle.

1562 : le roi tranche — l’Adour doit revenir à Bayonne

Face à l’urgence économique, Charles IX signe en 1562 un édit royal ordonnant de ramener l’embouchure de l’Adour au plus près de Bayonne.
Objectif : que le fleuve retrouve un débouché direct à l’océan pour redonner vie au port.

Les projets se succèdent, les ingénieurs aussi.
Mais le décor est hostile : dunes mouvantes, tempêtes, et puissants courants côtiers rendent les travaux extrêmement difficiles.

Louis de Foix, l’ingénieur visionnaire

En 1571, le roi confie la mission à Louis de Foix, architecte et ingénieur navarro-béarnais (plus tard célèbre pour le phare de Cordouan).
Son plan est audacieux, presque insensé :

  • boucher l’ancienne embouchure,

  • construire une digue massive,

  • forcer le fleuve à percer les dunes pour se créer une nouvelle issue.

Des centaines d’ouvriers s’acharnent pendant des années. Pourtant, la nature résiste : les digues cassent, le sable revient, les eaux contournent les obstacles.

Louis de Foix et les travaux du détournement de l'Adour

1578 : la tempête qui change tout

Le 25 octobre 1578, une tempête d’une violence exceptionnelle, combinée à une crue de l’Adour et de la Nive, emporte les digues et…
ouvre d’un seul coup une nouvelle embouchure à l’endroit même où Louis de Foix le souhaitait.

La nature venait de terminer, en quelques heures, ce que les hommes tentaient de faire depuis plus d’une décennie.

C’est l’actuelle embouchure, entre Anglet et Tarnos.

Le 25 octobre 1578, une tempête balayait les digues et ouvrait d’un coup l’embouchure voulue par Louis de Foix.

Les conséquences : une région transformée

Le détournement a eu d’immenses répercussions :

Pour Bayonne

  • retour du trafic maritime,

  • essor économique,

  • développement du port et des quartiers marchands.

Pour Capbreton

  • perte brutale d’activité,

  • ensablement progressif de l’ancien chenal,

  • transformation du paysage littoral.

Sur la géographie

  • création de nouveaux marais (dont le marais d’Orx),

  • abandon de lits anciens visibles encore aujourd’hui dans les Landes,

  • stabilisation progressive du littoral grâce aux travaux ultérieurs d’endiguement.

Sur le long terme

Le phénomène de la barre de l’Adour, banc de sable dangereux à l’entrée du fleuve, a exigé pendant des siècles des travaux incessants de dragage et de correction.

Le détournement relança Bayonne : retour du trafic, essor économique et développement du port.

Aujourd’hui, le détournement de l’Adour n’est pas qu’un souvenir d’ingénierie :
on en voit encore les traces dans le paysage.

  • Les anciens méandres du fleuve, asséchés ou transformés en zones humides.

  • Le marais d’Orx, vestige direct des perturbations hydrauliques de l’époque.

  • Les digues de Bayonne, héritières des travaux commencés au XVIᵉ siècle.

  • Le toponyme « Boucau » (ancien bucau, la bouche), rappel de la proximité de l’embouchure avant 1578.

L'embouchure de l'Adour entre Anglet et Tarnos

Bibliographie

Ouvrages et articles scientifiques

  • Cazaux, Jean-Pierre. L’Adour et ses embouchures : histoire d’un fleuve instable. Presses Universitaires de Bordeaux, 2014.

  • Chauvet, Jacques. Histoire du port de Bayonne, des origines à nos jours. Éditions Kilika, 2005.

  • Géze, Bernard. Le littoral gascon : dynamiques naturelles et interventions humaines. Éditions du CNRS, 1991.

  • Bouchet, Patrice. « Le détournement de l’Adour en 1578 : un chantier royal au Pays basque ». Revue Historique de Bordeaux, n°112, 2010.

  • Léonard, Michel. Le Pays basque au temps de la Renaissance. Atlantica, 1998.

Sources en ligne et archives

  • Archives municipales de Bayonne – Fonds iconographiques et documents sur les travaux de l’Adour (XVIᵉ–XXᵉ siècles).

  • Base Mérimée (Ministère de la Culture) – Notices historiques sur les digues de l’Adour et le port de Bayonne.

  • Wikipédia (articles recommandés) :

    • Détournement de l’Adour

    • Adour

    • Bayonne

    • Capbreton

  • OpenEdition Books – Dossiers thématiques sur les littoraux atlantiques et l’évolution des embouchures.

Cartes anciennes

  • Guillaume Delisle. Carte du gouvernement de Guyenne, 1712. Bibliothèque nationale de France (Gallica).

  • Carte des côtes de Gascogne, XVIᵉ siècle, BNF Gallica.

Études complémentaires

  • Péret, Jacques. Les ports gascons et basques au XVIᵉ siècle. Éditions Sud Ouest, 2002.

  • Laborde, Pierre. « Le marais d’Orx : héritage hydraulique du détournement de l’Adour ». Revue Géographique des Pyrénées, 2018.

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